La culture touareg

Publié le par Asbl temet

La société touarègue n'a pas de code écrit. Elle possède un code de conduite morale appelé Achak, l'ensemble des règles sociales que chacun doit observer pour la pérennité de la société dans l'environnement hostile qui est le cadre de vie du Touareg, la solidarité, la protection de la femme et de l'enfant sans tenir compte de leur appartenance ethnique ou raciale, la protection et le respect des personnes âgées. Achak impose à chacun un comportement digne dans la perspective d'affronter les difficultés ambiantes : la soif, la fatigue, le désespoir, la maladie ou le chagrin.
Pour matérialiser cet esprit, Achak a été inféodé à un instrument de musique devenu de ce fait célèbre, l'inzad ou le violon touareg monocorde (on écrit aussi imzad ou anzad selon les régions). Toute violation des règles établies est synonyme d’insensibilité à l’inzad. L’instrument détient son nom en tamachek de son élément principal, le crin de cheval. L'instrument est d'une constitution très simple : une demi calebasse sur laquelle est tendue une peau de chèvre, deux morceaux de bois constituant le manche et l’archet, deux crins de cheval et un chevalet. Le manche est maintenu sur la calebasse au moyen de deux trous dans la peau de chèvre. Le son peut paraître ordinaire mais pour le Touareg, il est plein de signification. Il incarne la notion d'Achak, le courage, l'honnêteté et le comportement responsable. « Au nom du violon » est un terme courant synonyme de « Au nom de l'honneur ». Des hommes droits et courageux qui respectent l'Achak, les Touaregs disent qu'ils méritent l'inzad, qu'ils sont des "entendeurs d'inzad". Toute la philosophie de l’inzad repose sur l’honneur, la dignité, la franchise, la nécessité de vivre debout, en un mot l'Achak.
Dans leur discours, les chefs de guerre et autres responsables politiques font toujours allusion aux notes d’inzad pour maintenir le moral de leurs hommes lors des dures épreuves. Tout homme touareg fier de l'être et fier de sa culture est sensible aux notes d'Inzad. S’il n’entend pas l’inzad, il est de fait banni de la société et déshonore sa famille, son campement et même sa tribu. Ainsi l’inzad est-il au cœur de la culture touarègue.
Telle une hallucination, l'Inzad vous transporte dans un monde lointain, celui d'autrefois, un monde saint et indemne de toute souillure. Une perpétuelle leçon de morale qui, à chaque instant, torture la conscience de ceux qui violent les règles établies. On dit souvent que c'est quand I'inzad n'est pas fréquent dans un campement que les hommes se permettent certains écarts. Manger dans la rue, refuser de l'eau à des femmes ou des enfants, ne pas respecter les vieillards, se plaindre ouvertement des douleurs, fuir un duel ou une bataille rangée, attaquer une personne sans défense, ne pas assister une personne en danger, fut-elle ennemie, voler sans risque, mentir, sont des actes proscrits. Le violon doit venir à l'esprit d'un homme chaque fois qu'il doit accomplir un acte bon ou mauvais, chaque fois qu'il se trouve en danger ou dans une difficulté quelconque. Ceci devient une habitude au point que chaque fois qu’un homme prend une décision à contre coeur, il fait allusion à l'Inzad ou cite une violoniste. Même quand il fait un mauvais geste, le touareg cite l'Inzad par réflexe.
Jouer le violon est un art authentique. C'est pourquoi, les violonistes ne sont pas nombreuses. Les hommes effectuent de grands déplacements pour les visiter, les écouter et chanter pour elles. Pour certains, c'est une cure nécessaire qui les aide à éviter tout acte avilissant. Le soir, les jeunes femmes du campement se regroupent autour de la violoniste. Les hommes viennent en ordre dispersé pour élargir le cercle. Celui qui en a le désir peut chanter et c'est pourquoi, il n'est pas rare de voir dix chanteurs accompagner la violoniste. Les poèmes sont composés et chantés par les hommes. La violoniste suit la mélodie et la mémorise. Elle peut la reprendre seule ou accompagnée du chanteur. Une fois la chanson composée, elle rentre dans le répertoire de la violoniste. Elle peut être interprétée par d'autres violonistes accompagnées par d'autres chanteurs.
"Mais cette inestimable richesse, cet authentique véhicule des soupirs étouffés s’éteint à petit feu. Les anciennes ne transmettent plus et chuchotent à voix basse le drame qui les menace. Les jeunes ne prennent plus le temps d’écouter, inquiets de la rumeur qui vient des villes. Peuvent-ils retrouver les drailles qui les ramèneront à leur oued en décidant d’aller vers l’inconnu ? Pourront-ils retrouver leur vieux puits, leurs troupeaux efflanqués et leurs délicieuses causeries autour du feu des campements ? Les anciens en doutent fort ! Une fois dans le faste que leur fait miroiter le progrès, vont-ils conserver les bribes de leur identité ?
Comment faire pour perpétuer ces mélopées provenant du simple geste des doigts courant et sautant sur un simple fil tendu fait de crins de chevaux ? 
Ainsi s’exprime Ibrahim Manzo Diallo dans son modeste récit non publié « L’inzad ou les soupirs étranglés » pour traduire la peur et le désarroi qui habitent les siens. Je me suis permis d’adapter quelques phrases de ce récit pour introduire cet instrument éminemment symbolique et concret.
« L’imzad se compose essentiellement d’une calebasse demi sphérique appelée « ateklas » ou « elkas » qu’on munit d’un manche de bois « tabourit » bâton (manche du violon), sur lequel on tend une peau « élem » et à laquelle on ajuste une corde « aziou » faite de crins de cheval ; un chevalet, formé de deux petits bâtons croisés et liés ensemble, « tiziouin » (petites tiges = chevalet du violon), maintien la corde au dessus de la peau du violon ; deux ouïes, dont chacune est appelée « tit » œil (ouïe du violon), sont pratiquées dans la peau, l’une à droite, l’autre à gauche du chevalet ; quelques rares imzad n’ont qu’une ouïe, placée soit à droite ou à gauche du chevalet ; quelquefois les deux ouïes ou l’ouïe unique sont non pas à la hauteur du chevalet mais entre le chevalet et le manche ; dans ce cas, lorsqu’il n’y a qu’une ouïe, elle est habituellement sous la corde. L’imzad n’a pas de cheville ; à chaque extrémité de la corde est attachée une mince lanière de peau, dont l’une passe sur l’extrémité …du manche et ensuite s’enroule autour et s’y noue, et dont l’autre s’accroche à l’extrémité… du baton qui sert de manche ; une fine lanière de peau «tessarit « étrangloir » qui est mobile et nouée au manche maintient la corde contre le manche jusqu’à une distance plus ou moins grande de l’extrémité…de celui-ci. Le diamètre…de la peau sur la calebasse varie habituellement entre 20 et 50 cm. …On joue de l’imzad assis, l’instrument sur les genoux, la main gauche tenant le manche et pressant la corde, la main droite tenant l’archet. L’archet taganhé est une baguette recourbée en forme de demi cercle entre les extrémités de la quelle est tendue une corde aziou faite en crins de cheval ; le bois de l’archet est appelé éserir « bois ». (Charles de Foucauld, Dictionnaire Touareg –Français, t. III, p 1271-1272)
La poésie
Ce sont surtout les hommes qui composent les poèmes. Ils sont chantés ou déclamés lors de L’Ähâl, réunion galante où les jeunes hommes rivalisent de poésie pour séduire les jeunes filles. 
Les poèmes sont de trois types. Les poèmes élégiaques ont pourthèmes l’éloignement de la tente et de la bien aimée, la solitude et en général de la condition masculine qui est la fréquentation de l’äsouf, le vide, habité par les Kel äsouf, les djinns. Egalement des sentiments comme celui qui est ressenti en entrant dans un campement abandonné ou les « noms de pays » où il s’agit de faire chanter le lieu où l’on s’arrête. 
Lespoèmes guerriers relatent par exemple la guerre entre les Kel Aggahar et les Kel Ajjer au XIXème siècle. Ces poèmes recueillis plus de quarante ans après expriment des échanges précis entre belligérants et prouvent le souci de codification et de précision dans la poésie. Il y a enfin les poèmes « gazette » racontant des faits singuliers.
La poésie est aussi un élément identitaire : on s’adresse à l’ennemi de l’intérieur en le nommant, mais l’ennemi de l’extérieur n’a même pas de nom : c’était le Français, l’incroyant, au moment de la colonisation.
Sur le plan formel, un poème alterne les syllabes longues (et ouvertes comme bas) et brèves (et fermées comme bac). Les vers sont divisés en pieds de 2 ou 3 syllabes dont une seule est accentuée.
La Tânghalt, qui signifie pénombre, est la parole voilée, le mode de communication entre nobles, entre initiés. Comme le port du voile et les gestes codifiés pour modifier ce port, c’est une parole qui se dissimule tout en laissant deviner.
Les thèmes généraux sont les mêmes que dans nos contes traditionnels, à savoir l'initiation, l'amour et la mort. Il y a beaucoup de contes sur l'itinéraire d'un individu et les épreuves qu'il traverse pour s'accomplir, des contes à rire, des contes d'animaux, des contes de métamorphoses. Mais la manière de les aborder passe par les éléments importants de la vie touarègue comme l'eau et le puits, le désert et l'éloignement du campement, les troupeaux, la recherche de nourriture, l'amour avec toutes ses coutumes, le rapport aux marâtres, les jeunes targui et targuia prêts à tout pour conquérir leur amour. Plus caractéristiques sont les contes à énigmes où le public doit débattre lui-même de la fin de l'aventure.
La société traditionnellement matriarcale imprègne aussi les contes très fortement. Il faut savoir qu'un homme noble, même un chef, n'est rien sans sa femme car la tente, le lieu ou il peut recevoir ses vassaux, appartient à sa femme. Pas de tente, pas de chef! Qu'une fille a la droit de refuser le prétendant que son père lui propose. On trouve aussi des éléments merveilleux comme des naissances extraordinaires, des femmes qui entrent dans les animaux ou deviennent des oiseaux. On rencontre aussi des êtres hybrides, des démons qui vivent dans les puits, des fous sages, des idiots, des génies. Les contes mettant en scène les animaux (qui se tendent des pièges, qui luttent pour avoir le pouvoir, etc.) symbolisent les rapports de castes et d'ethnies. Ils se moquent du pouvoir et même de Dieu. Ils stigmatisent les comportements par de larges traits de caractère: la bêtise et la vanité du chacal, la malignité et la rouerie des margouillats. 
à voir Asshak: documentaire de Ulrike Koch, sur la culture touarègue centré sur son code d'honneur: l'achak. On y voit notamment Ichilane et Rahma deux des formatrices du projet Entendeurs d'inzad ainsi que le poète Ibrahim Wantalak (Tchibrit). 
Hommage à Mano Dayak 15 décembre 1995-15 décembre 2004
Neuf ans que Mano s’en est allé avec le vent du soir,
Neuf ans que les djenouns l’ont emporté loin de nos yeux
Sans un cri , sans un juron, sans fleurs ni couronne
il s’en est allé armé seulement de son habituel sourire
la main sur le coeur, prompt à aider pour la paix,
Mano s’en est allé le corps broyé par des serres d’acier,
Il dort depuis dans le giron du désert,
laissant les kel tamajak, phoques étourdis entre les tétons des dunes
Mano Dayak s’en est allé
Sur notre ciel, les étoiles-reines se sont éteintes
Les rides qui balisaient les secrets du désert se sont effacées
Se sont tus les chants mythiques des caravaniers tirant la longe de la targuité
Dans les campements éventrés et les oueds ronronnent des motopompes,
Regarde ô soeur ces quiètes oasis d’antan parcellées par des barbelés,
Où ne blatère ni l’Amali en rut , ni l’awara demandeur,
Entends ô frère les lugubres chants des choucas qui thésaurisent
Et tu sauras que l’appétit du gain viole l’intimité de nos coeurs endeuillés
Ibrahim Diallo
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